Great Neophobia reviewed by French zine La Chroniquothèque

Sturqen "Neophobia" (kvitnu 30)

A cause du fourmillement effréné qui caractérise désormais le mouvement général de la musique électronique, la proportion de labels intéressants sur le long terme s’est considérablement amoindrie et c’est paradoxalement auprès de valeurs sûres que les passionnés reviennent chercher leur subsistance. Avec quelques années d’activité régulière, on peut à présent compter Kvitnu parmi ces structures phares, des artistes comme Kotra, Matter, Plaster (review ici) en ayant affermis les contours par leurs louables efforts. Ce qui me fait m’y pencher une nouvelle fois pour cette chronique, c’est la publication très attendue de l’album de Sturqen, duo à la personnalité des plus affirmées. Ceux qui les connaissent s’en souviennent en effet certainement grâce à la brutalité sonique qui caractérise les émanations de leurs machines : ils ne travaillent que sur du matériel analogique, une de leurs spécificités, d’où probablement l’intitulé de l’album.

Leur précédent effort, publié par leurs soins et téléchargeable à prix libre sur leur Bandcamp (ici), ayant quelque peu brouillé les pistes par ses constructions un tantinet relâchées et une approche plus mentale, il était donc temps pour eux de réaffirmer leur puissance brute sur ce nouveau projet, histoire de remettre l’ensemble de leur public d’accord et c’est incontestablement ce qu’ils parviendront à faire avec cet opus. ‘Neophobia’ plaira en effet aux endurants guerriers du son, ceux qui n’avaient pas pâli lorsqu’ils furent confrontés aux orages intempestifs d’entités comme Emptyset et qui, même malmenés par de vigoureuses décharges, n’affichent qu’un sourire béat de satisfaction. Ceux-ci et ceux-ci seulement pourront se targuer d’avoir pris leur pied dans le maelstrom dévastateur mis en place sur cet album, les autres peuvent dors et déjà abandonner cette chronique et retourner fôlatrer dans leurs idylliques paradis musicaux.

Une fois la machine de guerre dérouillée sur le disloqué mais néanmoins efficace ‘Toxinas’, son acharnement dévastateur ne connaîtra nulle trêve, nul repos ne sera concédé à l’auditeur jusqu’à la clôture finale de l’album. On se retrouve du coup en pleine mitraille, entre stridences électriques dévoyées (‘Jalcova’), fractures temporelles impromptues et déluges déflagratoires robotisés (‘Distopia’). Toutes ces formes de violences, savamment organisées et sauvagement empilées, soumettent tyraniquement la psyché de l’auditeur plus qu’elles ne l’entretiennent (comme l’avait fait ‘Raia’), permettant à ce dernier une avalanche de sensations extrêmes jamais interrompue si ce n’est aux extrémités des morceaux. Ceux-ci se succèdent sans jamais se ressembler tout en conservant cette férocité et cette puissance de frappe assommante, leur densité nous forcera d’ailleurs à y revenir souvent afin d’ en saisir toutes les dimensions.

L’utilisation exclusive de machines permet quant à elle de donner à cette luxuriante jungle sonore un grain unique, aux antipodes des lisses productions proprinettes qui prévalent actuellement. Les morceaux se voient ainsi conférer ainsi un certain relief, pour le moins agréable, transformant ce qui aurait pu etre la pire des tortures en une escapade sur terrain escarpé autrement plaisante. Si l’on ajoute à cela des supports rythmiques bien plus affirmés que par le passé (en témoignent par exemple ‘Distopia’, ‘ZFO’ ou encore ‘Jugger’), l’on obtient un enrobage parfait pour une barbarie qui n’hésitera cependant pas à éclater ses carcans aux moments opportuns, de surprenants jaillissement venant ainsi ponctuer l’aventure.

Tous ces aspects font de cet album non pas un objet inerte contemplable à loisir dans son immobilité, mais une expérience unique, de celles qui laissent leurs empreintes au fer rouge sur le système auditif. Son écoute éreintante rend compte de son exhaustivité, puisqu’il totalise à lui seul l’ensemble des qualités de Sturqen et c’est en cela que l’on peut affirmer sans hésitation qu’il s’agit de leur opus le plus réussi, à mon humble avis. Aussi brutal que subtil, aussi immersif que sadique.

http://chroniquotheque.wordpress.com/2013/08/02/neophobia-sturqen/